• La sonnerie des cloches à la main - Par Christian Draguet

     

    La sonnerie des cloches à la main une pratique immémoriale. Le XXe siècle lui jettera le premier défi. De fait, deux événements de l'après-guerre vont faire basculer cette technique ancestrale et cela, sans l'avoir directement voulu : l'électrification quasi systématique des sonneries et l'impact des réformes conciliaires sur la diversité des pratiques liturgiques.

     

    UNE DOUBLE MUTATION

    L'électrification des sonneries de cloches a certes été promue pour le confort et la facilité qu'apportait cette source nouvelle d'énergie, par ailleurs largement diffusée dans tous les domaines de l'activité humaine. Le rempla­cement des cloches enlevées par l'occupant pendant la guerre de 1940-1945 accéléra le mouvement : on décida d'électrifier les nouvelles installations, étant donné que les effets de cette technologie nouvelle étaient réputés en ce temps-là inconditionnellement bons. Néanmoins, les effets sonores que déve­loppe cette technique sont tout à fait différents des effets produits par la son­nerie à la main.

    Les réformes conciliaires de Vatican II n'eurent pas, elles non plus, dans ce domaine du moins, un effet plus heureux ; au contraire, dans les tourbillons de réforme qui soufflèrent parfois en tempête, des pratiques ancestrales furent emportées sans trop de discernement. Les nouvelles dispositions liturgiques bouleversèrent les vénérables traditions séculaires adaptées à un canevas litur­gique quasi immuable. Une rupture dans la tradition s'installait (1). Avec la dis­parition des derniers sonneurs, la sonnerie des cloches à la main s'efface de la mémoire. En outre, la raréfaction du clergé paroissial et la diminution du nombre de célébrations ne fait qu'approfondir la rupture dans la mesure même où le clergé était le garant de la tradition, le sonneur en étant le véhicule.

    (1) II suffit de constater qu'à certains endroits, lors de la reconstruction de l'église, la cloche ne fut pas replacée à l'endroit prévu à cet effet, mais bien déposée sur un quelconque madrier devant l'entrée de l'édifice : on donne ainsi à voir sans entendre ce qui était à entendre sans quasi jamais être vu. C'est ainsi aussi que sous le régime communiste, la plus grosse cloche du monde capable d'être mise en volée est restée après l'incendie d'une des églises du Kremlin sur le sol avec d'autres consœurs...

     

    Il importait donc de réagir et de combler cette perte de mémoire en sauve­gardant le répertoire des sonneries de cloches à la main par une enquête de ter­rain. Si nos contemporains considèrent comme tout à fait normal qu'une cloche soit aujourd'hui actionnée électriquement, l'art premier du sonneur reste néanmoins la sonnerie des cloches à la main.

     

    UN SIGNAL CULTUREL

    La technique de sonnerie des cloches à la main est directement liée au rôle assigné à la cloche : elle est un signal et, parce qu'elle est signal, elle devient langage culturellement compris de tous, voire apprécié par les tenants d'une même culture. Cette technique trouvera donc son assise et sa consistance dans l'ordre de la communication ainsi établie, communication à objectif religieux dans notre cas.

    Sur base d'une périodicité annuelle, la liturgie catholique propose à ses fidèles de vivre l'Aujourd'hui de Dieu, un Aujourd'hui sans cesse remémoré parce que sans cesse réactualisé dans le souvenir de la mort et de la résurrec­tion du Christ. Ce Temps de Dieu est à la fois durée, temps continu, mesuré, précis et à la fois scansion de moments privilégiés qu'ils soient de l'année, de la semaine ou de la journée (2). C'est dans ce double système temporel que s'intègrent les sonneries de cloches ; elles le rythment, le découpent, le diffé­rencient, le valorisent à travers un schéma d'harmonie, un mode plaisant et confortable pour l'ouïe, réelle joie esthétique (3) au point que leur silence deviendra souffrance (4).

    (2)  Les spécialistes traduisent cette distinction en parlant de temps quantitatif et de temps qua­litatif. Sur la question voir A. CORBEN, Les cloches de la terre. Paysage sonore et culture sen­sible dans les campagnes au XIXe siècle, Paris, 1994, p. 110.

    (3) Cet avis n'est cependant pas partagé par tout le monde. Début 1997, un tribunal de Sicile rendait un jugement qui faisait fi de cette dimension esthétique. Ainsi l'abbé Nunzio Salta a été condamné à neuf mois de prison avec sursis parce qu'il sonnait les cloches de son église de façon jugée intempestive. Le juge Stefano Sterto a non seulement ordonné la confiscation de la cloche mais il a estimé que les ding-dong incessants avaient provoqué des troubles psychosomatiques avec des répercussions sur l'activité sexuelle du couple voisin de l'église, les Geracca, qui avaient porté plainte.

    (4) La tradition des cloches partant à Rome le jeudi saint et revenant à Pâques en est la flagrante illustration. Ce n'est qu'en les faisant taire qu'on pouvait recréer le désir de les entendre, réa­gissant ainsi à l'accoutumance. C'est ainsi une des façons par laquelle l'anniversaire de la mort du Sauveur est porté à l'attention des chrétiens... faute de signal, on se rappelle. C'est du moins cet usage romain qui a prévalu (il est consigné pour la première fois dans l'Ordo romanus XVII, à la fin du VIIIe siècle). — Inutile de rappeler l'interdit jeté en Union soviétique, et dans les pays de l'Est en général, par les communistes sur les sonneries de cloches pendant plus de 70 ans tout comme ce fut le cas en France à la fin du Directoire et au début du Consulat encore. Il faudra attendre la double signature du Concordat et de la Paix d'Amiens le 18 avril 1802 pour que les cloches sonnent à nouveau librement à toute volée. Paradoxalement, un millénaire plus tôt, en 802, Charlemagne les faisait sonner à toute volée pour la nouvelle Europe qu'il construisait.

     

    Qu'il s'agisse des trois angélus quotidiens, du glas ou des sonneries de baptême et de mariages, c'est la diversité et la succession des circonstances joyeuses ou affligeantes de la vie humaine qui est annoncée. Qu'il s'agisse des appels aux célébrations ou de l'annonce de grandes solennités, c'est à l'Au­jourd'hui de Dieu que les croyants sont appelés à participer à travers cette convocation.

    Ainsi donc, les cloches non seulement proclament pour nos oreilles le dérou­lement dans le temps de la vie chrétienne mais elles structurent aussi l'espace et le territoire sur lequel elles résonnent. L'expression « L'esprit de clocher » est dans ce sens des plus heureuse (5) car le rayon sonore de la cloche suggère à l'au­diteur l'existence d'un micro-espace dont la cloche est le centre et sur lequel elle exerce son emprise. Les codes doivent non seulement être clairs, suffisam­ment explicites pour ne pas créer la confusion mais ils doivent parvenir là où ils sont censés devoir parvenir malgré d'éventuels obstacles naturels ou autres, avantageux ou non, auquel cas il faudra adapter le volume sonore.

    (5) Encore aujourd'hui dans les villages, les cloches ont quasi le monopole sonore : elles n'ont pratiquement pas de concurrents immédiats hormis la vacarme passager des avions... Il en fut ainsi pratiquement jusqu'au début de ce siècle, la cloche n'ayant que le tonnerre comme concur­rent... occasionnel. À elle seule donc, elle rompt un silence structurel qu'elle investit de son contenu sensitif, sacré diront d'aucuns. Il ne faut donc guère s'attendre à trouver dans les villages plus de deux cloches par clocher et encore, leur taille n'est guère excessive ! Cette prétention à la puissance, ou à la discrétion si on préfère, date de la Contre-Réforme lorsqu'en vue d'ordon­ner la maîtrise sonore des airs, Charles Borromée réglementa le nombre de cloches par édifice du culte : ainsi une cathédrale se doit de posséder cinq à sept cloches, une collégiale trois, une église paroissiale deux ou trois tout au plus...

    Paradoxalement, cette puissance a pu, le siècle dernier notamment, servir à entretenir la concur­rence avec d'autres cultes, le culte protestant en particulier. A Jurnet-Gohyssart, le curé Bivort, fondateur en 1863-1866 d'une église imposante dans un quartier populeux en plein développe­ment à l'époque de l'expansion industrielle et dotant en 1872 l'église paroissiale d'une sonnerie de six cloches dont le montant avait été prélevé sur sa cassette personnelle ainsi que sur celle de ses frères, avait assorti cette dotation d'une clause restrictive spécifiant qu'elles ne pouvaient sonner que pour le culte catholique, apostolique et romain.

    Quant au bourdon de 3 000 kg sonnant le do grave, il avait la réputation d'être entendu à plu­sieurs kilomètres et de couvrir de sa voix chaude les collines du versant opposé de la vallée du Piéton.

     

    À ces conditions, les cloches restent toujours dans l'ordre de la communi­cation un élément incontournable : elles délivrent un message et développent des repères spatiaux, temporels et sociaux pour des individus installés dans leur rayon sonore. Telle est bien l'intégration culturelle des cloches, le risque encouru aujourd'hui étant de les voir sortir du champ de notre culture sensible, perdant par là même la capacité de signification qui les justifie. Progressive­ment, deux techniques de base, deux principes de structure de langage, ont été mises au point : le tintement et la volée.

     

    LE TINTEMENT

    Faire tinter une cloche, c'est-à-dire la faire résonner par la frappe d'un coup relève de la technique la plus élémentaire. La frappe cependant peut être donnée de l'extérieur ou de l'intérieur. De l'extérieur, c'est le geste simple de l'homme qui fait résonner la cloche au moyen d'un objet contondant (6) ; de l'intérieur, c'est le fait de la manipulation d'un cordage attaché au battant (7), auquel cas, à partir d'une variété de cadence et d'intensité de coups, on peut développer tout un langage significatif, voire symbolique, très élaboré et quasi illimité.

    (6) Dans nos sonneries actuelles, nous disposons de marteaux fixes qui frappent la cloche de l'extérieur.

    (7) Le battant d'une cloche se termine par une boule et une dernière partie droite : la boule s'ap­pelle la poire et l'extrémité droite du battant la chasse. C'est donc à la boule que la corde est accrochée pour tirer le battant vers le bord de la cloche.

     

    LA VOLÉE

    Sonner à la volée, c'est balancer la cloche de telle sorte que le battant frap­pe alternativement chacun des côtés de la cloche. La cloche est mise en bran­le à l'aide d'une corde reliée à un bras ou à une roue de sonnerie placée sur l'axe à côté de la cloche. Le sonneur tire doucement sur la corde jusqu'à ce que le battant heurte une première fois le bord (8) ; pendant la volée, il continue à tirer la corde perpendiculairement, laissant cette dernière remonter entre ses mains sans être retenue. Il ne tire à nouveau sur la corde que lorsque le mou lui revient. Pour arrêter la sonnerie, il peut freiner la corde à sa remontée... ou laisser mourir le mouvement.

    (8) Le point de frappe du battant sur la cloche doit se situer à la partie la plus épaisse du bord de la cloche , appelée panse.

     

    La façon dont est suspendue la cloche affecte énormément le développe­ment du son car la cloche fait corps avec son mouton (9) ce qui permet d'épa­nouir le son et d'augmenter sa valeur esthétique. La cloche est suspendue au mouton horizontal qui peut cependant prendre deux formes différentes.

    (9) Le mouton ou joug est une pièce de charpente en bois (ou en métal) mobile sur deux tou­rillons destinés à maintenir la cloche suspendue sur le massif charpenté, à gauche comme à droi­te, et dont l'assemblage ne tolère ni le jeu des pièces de bois entre elles, ni aucune faiblesse de portance.

     

    Ou bien le mouton, passant dans la couronne (10) de la cloche, est rectiligne et la cloche pour sonner est véritablement lancée avec un maximum de puissan­ce : le battant frappe la cloche quasi à l'horizontale (11). Cette technique convient parfaitement aux clochers d'une part suffisamment vastes pour ouvrir pareil angle de son et dont la maçonnerie est d'autre part assez robuste pour suppor­ter sur ses faces latérales internes les forces de dispersion des frappes horizon­tales qui à ce moment sont maximales. L'idéal est d'alourdir tant soit peu le mouton pour lui permettre de se balancer dans une plus grande amplitude oscil­latoire (12). L'intonation est meilleure et l'angle de son plus précis. C'est en effet quand le battant, lancé comme la cloche et avec elle, heurte le bord de la cloche que le son est produit. Ensemble, ils agissent dans un même mouvement qu'on appelle le lancé franc et qui est le plus naturel à la cloche.

    (10) La couronne ou couronnement est le massif du sommet de la cloche constitué des anses en forme de couronne.

    (11) C'est ce qui détermine l'amplitude de l'angle de son c'est-à-dire la hauteur à laquelle la cloche est frappée par le battant.

    (12) D'après Diderot dans son Encyclopédie, la largeur du mouton est égale à l'amplitude de la cloche et son épaisseur à environ les deux tiers de la couronne.

     

    La sonnerie des cloches à la main - Par Christian Draguet

     

    Ou bien le mouton est cintré et c'est la cloche elle-même qui vient à la ren­contre du battant qui reste quasi perpendiculaire à l'axe vertical. S'ouvre ainsi de chaque côté de ce même battant un angle de son réduit car l'axe de balance­ment, surbaissé et rapproché du centre d'oscillation, exige beaucoup moins d'es­pace. Dans les clochers fragiles, ce système — appelé rétro-lancé ou sonnerie de cloches à battants rétrogrades — convient parfaitement bien car les forces latérales de frappe sont réduites au tiers de ce qu'elles seraient en lancé franc.

    La sonnerie des cloches à la main - Par Christian Draguet

     

    Ces techniques de sonnerie produisent des effets tout à fait différents. En lancé franc, la cloche fait entendre, à son lancement déjà, un balourd (13) dont l'effet est des plus consistant pour l'intonation du son qu'elle va progressive­ment développer jusqu'au moment où celui-ci sera porté à maturité lors de la pleine volée. Par ailleurs, la cadence du mouvement de cloches lancées à la main est inégale tout au long de la sonnerie au point de diversifier en perma­nence la couleur de celles-ci, fut-elle la sonnerie d'une seule cloche. En raison de son isochronisme (14), une cloche sonnant en rétro-lancé fatigue l'oreille et ôte à la cloche une bonne part de son relief.

    (13) En système de lancé franc, on appelle balourd l'effet sonore typique produit par l'impor­tance de l'amplitude oscillatoire de la cloche tant au moment où, en déséquilibre momentané, elle se met en branle qu'au moment où elle atteint sa vitesse de régime. Dans ces périodes inter­médiaires plus particulièrement, les forces d'inertie de la cloche sont grandes et l'axe de balan­cement est inévitablement très bas, très proche du centre d'oscillation. L'effet sonore qui s'en­suit est celui d'une pesanteur lente et d'une résonance relativement lourde, le choc manquant de puissance. Cet effet est particulièrement bien perçu avec la sonnerie des grosses cloches et des bourdons.

    (14) Dans notre propos, I 'isochronisme est le fait d'une oscillation qui s'exécute dans des inter­valles de temps égaux.

     

    LAUDO DEUM, PLEBEM VOCO, CONGREGO CLERUM
    Je loue le Seigneur, j'appelle le peuple, je rassemble les prêtres.

     

    L'équipement en cloches des églises rurales impose à la technique de son­nerie une limite objective. La plupart de ces églises n'ayant qu'une ou deux cloches, la technique de volée s'en ressentira fortement ; l'enjeu se partage effectivement entre le simple et le double. Néanmoins, l'essentiel étant de donner le signal du rassemblement, le rôle de la cloche sera d'organiser les repères temporels suffisants et nécessaires et donc d'organiser le délai, le sen­timent de l'avance et du retard, permettant à ceux qui travaillent dans des endroits plus lointains de la campagne ou qui sont tout simplement astreints à des besognes dont ils ne peuvent se dégager immédiatement d'avoir le temps de se préparer.

    Ainsi très souvent, dans les villages (15), on sonnait déjà une petite cloche une demi-heure avant la célébration et une plus grosse un quart d'heure avant la messe. Plus rarement, comme nous le confirme Renée Piette de Vlessart, ancienne sonneuse (16), on sonnait la petite cloche une demi-heure avant la messe et on sonnait deux cloches, la petite et la moyenne, juste avant le début de la messe.

    (15) C'est le cas de Saint-Amand à Vellereille-le-Sec près de Binche en Hainaut où on sonne encore les cloches à la main. C'est aussi le cas de Sainte-Marguerite à Grande Enneille près de Durbuy.

    (16) Renée Piette (née en 1916) de Vlessart (commune d'Habay, province du Luxembourg), tout en travaillant à la ferme familiale, a sonné les cloches à la main à l'église Saint-Aubain de son village jusqu'à l'électrification des cloches au début des années 1960. Cette église a trois cloches : une petite, une moyenne et une grosse.

     

    La sonnerie des grandes solennités et autres fêtes d'obligation ne se diffé­renciait des sonneries dominicales que dans la stricte mesure où on y faisait sonner l'autre cloche, celle qui ne sonnait habituellement pas et qui souvent était plus grosse. A Vlessart, comme il y avait trois cloches, on sonnait les trois aux grandes fêtes.

    Par contre à Esplechin (17) pour les grand-messes, on sonnait et on sonne encore trois fois : on sonne à 10 heures la grosse cloche, à 10h15 la moyen­ne et à 10h25 la petite. Pour les messes basses, on sonne la moyenne ; pour les jours de fêtes, on sonne à 10 heures et à 10 heures et un quart les trois cloches en volée et à 10h25, la petite. Il en était de même à Estinnes-au-Mont  (18), où cette petite cloche (19) sonnée juste une minute avant le début de la messe était censée rappeler aux hommes qui avaient déjà fait une première station au café proche de l'église qu'il était grand temps de vider leur verre afin d'être à l'heure à la messe. Ainsi, au signal donné par la cloche, tous les vieux fermiers du village se regroupaient dans le fond de l'église, se décou­vraient du même chapeau noir que tous mettaient avec la même uniformité le dimanche comme aux enterrements et se mettaient à parler entre eux veaux, vaches, cochons, couvées, assis dans le fond de l'église, d'aucuns se balançant même sur leur chaise ; en tout état de cause, ils ne se préoccupaient en rien de la célébration. C'était un comportement quasi rituel et de surcroît bien inten­tionné.

    (17) Esplechin près de Tournai. Voir sur 1a question M. BEAUCARNE, Esplechin n travers champs. t. 1, 1989, pp. 142-166.

    (18) Saint-Rémi à Estinnes-au-Mont se trouve à quelques kilomètres de Binche, entre Binche et Rouveroy.

    (19) Il en était de même mutatis mutandis à l'église Saint-Barthélémy de Châtelineau (non loin de Charleroi, à côté de Châtelet).

     

    Dans les zones urbanisées, là où les paroisses possédaient toujours trois ou quatre cloches ou plus, et où plusieurs messes étaient célébrées par jour tant en semaine que le dimanche, les possibilités étaient toutes différentes. Non seulement, elles se diversifiaient suivant les temps liturgiques mais elles se différenciaient suivant l'heure plus ou moins matinale de la messe, la grand-messe ayant évidemment son propre répertoire de dimanche et de solen­nité.

    À Jumet-Gohyssart (20), en semaine comme le dimanche, on sonnait une plus petite cloche pour les messes les plus matinales, celles de 6 et 7 heures. Pour la messe de 8 heures le dimanche, on utilisait une cloche plus grosse et pour la grand-messe de 9 heures, les trois plus grosses cloches, bourdon excepté.

    (20) Jumet-Gohyssart dans la banlieue nord de Charleroi est une paroisse de 10.000 habitants dont l'église construite en 1866 en style néo-roman est vaste et peut contenir 1.700 personnes. Notre propos évoque les années 1930.

     

    À la grand-messe des jours de grandes solennités(21), toutes les cloches son­naient à la volée. Le veille déjà, on annonçait la fête par une retentissante son­nerie ; on carillonnait (22) comme disaient certains. De là vient l'expression de fêtes carillonnées. On entendait ces jours-là sonner la plus grosse cloche de la sonnerie, le bourdon de 3.000 kg (23). Parmi les diverses et multiples sonneries, c'était évidemment celle qui était en fait la plus difficile à mettre en oeuvre correctement. Non seulement, il ne s'agissait pas de faire craquer le clocher (24) en sonnant n'importe comment les grosses et petites cloches mais surtout, il fallait que la sonnerie de l'ensemble des cloches soit belle et harmonieuse.

    (21) Depuis le concile de Vatican Il, il n'y en a plus que 18 dont Pâques et Pentecôte qui tom­bent un dimanche. Quatre cependant ne tombant pas un dimanche ont un statut particulier : il s'agit de Noël, Ascension, Assomption et Toussaint, soit quatre fêtes appelées fêtes d'obligation. On peut d'ailleurs y ajouter les solennités locales comme celle du saint patron de la paroisse et celles des grandes fêtes locales. Avant le concile, elles étaient encore plus nombreuses.

    (22) Le terme carillonner est en fait ici improprement utilisé car d'après une étymologie cou­ramment acceptée, non seulement il faut au moins quatre cloches pour sonner ainsi mais c'est d'abord jouer un air joyeux, un air de fête sur quatre cloches. Carillonner vient de quadrilonner qui fait allusion à une sonnerie de quatre cloches tout comme tri/onner évoque une sonnerie de trois cloches. Dans l'usage liturgique des fêtes carillonnées. les quatre cloches sont effective­ment sonnées. En fait, dans l'importante panoplie des solennités d'autrefois. quelques- unes seulement étaient carillonnées, à savoir Pâques, Pentecôte et les quatre fêtes d'obligation. parfois les quelques solennités locales... En tout état de cause, le carillonnement était un des grands moments de la fête.

    (23) En paroisse, hormis dans de vénérables cathédrales, basiliques voire collégiales..., les bour­dons comme ceux de Jumet-Gohyssart ne sont pas légion, que du contraire. Dans notre région, aux confins de l'Entre-Sambre-et-Meuse, pour entendre plus grosse cloche, il faut se rendre à l'abbaye bénédictine de Maredsous qui s'enorgueillit d'un bourdon de 8.000 kg dont la voix couvre du haut du plateau toute la vallée de la Molignée. Ce bourdon est en fait le troisième bourdon de Maredsous car le premier fut enlevé par les Allemands le 12 mars 1944 et le deuxiè­me, placé en 1947, s'est détaché de sa couronne pour s'effondrer en chute libre sur le dallage d'une des deux tours d'entrée. Aujourd'hui, une solide dalle de béton peut le retenir au cas où...

    (24) L'oscillation de chaque cloche était d'ailleurs définie à l'intérieur d'un nombre guide de telle sorte que le mouvement oscillatoire général obtenu par l'interaction des nombres guides, tous ensemble et chacun pour leur part, n'ébranle pas la tour de maçonnerie et n'emporte pas la croix de 672 kg figée sur un poinçon de 40/40. Ainsi le bourdon était sonné à 52 coups/minute, le mi à 56, le sol à 62, le la à 66, le do à 72 et le mi à 76.

     

    Il subsiste, à Jumet-Gohyssart, dans la salle des sonneries un clavier per­mettant de carillonner à la main. Ce clavier de bâtons de bois est un mécanis­me de traction pour faire tinter les cloches : par le truchement d'un subtil abrégé (25), un cordage attirait les battants contre les parois internes de la cloche suivant la technique traditionnelle du carillon. Ce genre de clavier est très rare.

    (25) Un abrégé est la partie de la mécanique utilisée dans les beffrois supportant un carillon.

     

    La sonnerie des cloches à la main - Par Christian Draguet

    Fig. 3. Clavier à tinter. Le bâton levé indique le sens de la traction (cliché Ph. Bockstael)

     

    Au-delà de cette fonction carillonnante, on est même en droit de se demander si, pour certaines sonneries, on ne l'intégrait pas aux volées. Le wallon a, semble-t-il, gardé mémoire de cette pratique dans le terme tribouler. Sans avoir le même sens partout, il s'agit de sonner une plus grosse cloche à la volée et de l'èrcôper (de la recouper) avec une ou deux autres plus petites qui sont tintées au battant, auquel cas, en ce qui nous concerne, nous serions devant un outil témoin d'anciennes techniques de sonnerie à la main. Mais cela reste conjonctural.

    Dans cette même paroisse toujours, les grandes sonneries de fêtes et solen­nités relevaient quasi de l'exploit car le sonneur devait se faire assister de gamins. bien souvent les enfants de chœur (26). C'était pour eux un réel plaisir : ils attendaient ces grands moments avec impatience. Le sonneur les prenait sous ses ordres comme un contremaître donnant le rythme du travail. De plus tout cela était bien sérieux car il ne s'agissait pas dans l'ouvrage d'introduire des fantaisies, c'eut été le meilleur moyen de ne plus pouvoir recommencer l'expérience (27).

    (26) On les appelle aujourd'hui servants de messe ou même acolytes pour les plus grands d'entre eux.

    (27) Quelques uns d'entre eux vivent encore : citons Jean Hallet, Jean Wilock, Marcel Cantillon, Joseph Mayence. Par gamins, on peut s'imaginer des garçons de douze ou treize ans mais cer­tains continuaient plus tard et prêtaient leurs bras de quinze, seize ans pour soutenir l'entreprise. Leur présence n'empêchait cependant pas le sonneur d'appeler à la cause sa famille. beau-frère, belle-sœur, fille, soit même quelques jeunes adultes, ouvriers ou employés du charbonnage. qui, engagés à divers titres dans les activités paroissiales, fréquentaient le Cercle paroissial.

     

    Jean Hallet, âgé de 16 ans en 1930, raconte ses souvenirs (28). « Convoqués à l'église pour 18 heures, nous nous y retrouvions à 8 ou 10. Après avoir gravi l'escalier en pierre de la tour qui menait au jubé, c'était l'escalier en coli­maçon qu'il fallait monter et c'était déjà vertigineux. On arrivait. ainsi dans la salle des cordes (29), d'où une échelle partait vers les petites cloches... tandis que les plus grosses étaient atteintes par un escalier supplémentaire.

    (28) Cinq des cloches fondues par la maison A. Causard de Tellin ont été enlevées par les Alle­mands les mercredi et jeudi 10 et 11 novembre 1943 ; seule, la toute petite de 250 kg est restée. C'est à cette date que pris fin l'art de sonner les cloches à la main. Les cinq nouvelles replacées en septembre 1950 seront électrifiées. Mais la diversité des sonneries ne changea pas sinon qu'on pouvait en user et abuser, c'était toute facilité... et c'est ce que le jeune curé de l'époque ne man­qua pas de faire.

    (29) L'édifice est dominé par une tour de 38 m de hauteur ainsi que par une flèche ardoisée de 27 m surmontée d'une croix de 7 m, soit au total 72 m ; dans cette tour où l'orgue (niveau 1) est logé au-dessus du porche d'entrée, on compte au niveau 2 une salle de sonnerie des cloches très haute pour disposer d'une longueur de cordes suffisantes et relativement bien isolée avec pla­fond de plâtre, au niveau 3 une première chambre à cloches qui loge les petites et au niveau 4 une deuxième chambre à cloches qui renferme les grosses cloches, le niveau 5 étant la plate-forme des cadrans d'horloge, au sommet de la tour sous la flèche.

     

    La sonnerie des cloches à la main - Par Christian Draguet

     

    Jean-Baptiste Dery, le sonneur en titre (30), montait d'abord vérifier les cordes, enclenchant ou déclenchant les battants... car tout dépendait de son art. Redescendu, il nous mettait aux cordes : à gauche (31), il en fallait trois pour la cloche de 10 heures (32). Au milieu, c'était cinq qu'il fallait pour le bourdon. S'il le fallait, on ajoutait un brin (33) pour des bras supplémentaires. Mademoiselle Adélie (34) était près de la lucarne vers la place du Ballon, une main à chaque corde des deux petites cloches (35) (quand on dit petites, elles étaient déjà res­pectables, mais vis-à-vis des grosses !!!).

    (30) Seul le sonneur en titre était rémunéré. Le montant de cette rémunération était variable sui­vant non seulement l'importance de la charge mais aussi l'importance de la sonnerie. Ainsi à Jumet-Gohyssart, les trois angélus journaliers, les deux messes quotidiennes et les trois messes dominicales étaient sonnées... sans oublier Ies vêpres et les divers saluts des dévotions périodiques. Pour ces prestations, le sonneur recevait comme émolument annuel 144 F en 1913, 250 F en 1924 et 500 F en 1939. Il faut y ajouter la casuel des enterrements et des mariages (entre 80 et 90 par an) auquel cas ses rentrées annuelles pouvaient atteindre (toutes classes de casuel confondues) quasi 900 F en 1913, 1 350 F en 1924 et 1 900 F en 1939. A peu de choses près, il gagnait tout autant que le clerc ou que l'organiste et le sacristain réunis. C'était un juste retour financier de sa disponibilité quotidienne et permanente pour un métier secondaire qui exigeait force et résistance physique mais aussi une réelle habileté technique.

    (31) La sonnerie est de 6 cloches et donne le do (grave) - le mi - le sol - le do - et le mi (supérieur). Ces notes sont en fait celles du début du chant marial latin bien connu, le Salve Regina, dont la mélodie brève est bâtie sur le Ve mode grégorien. Les cloches étaient réparties en deux étages. Le premier était celui des deux plus petites cloches (250 et 450 kg donnant respective­ment le mi et le do) tandis que les grosses cloches étaient disposées à l'étage supérieur en trois rangées : au centre, le bourdon de 3.000 kg, entouré d'un côté (au sud-ouest) par deux cloches de 1.000 et 750 kg donnant le la et le sol et entouré de l'autre (au nord-est) par une cloche de 1.500 kg donnant le mi. L'équilibre ainsi est sauf, le balancement des cloches s'effectuant dans le sens place-nef centrale.

    (32) La cloche dite de 9 heures est la 1.000 kg (le sol) et celle dite de 10 heures est la 1.500 kg (le mi) parce qu'elles étaient dans la sonnerie du glas avec la 750 kg (le la), la cloche de 8 heures, les cloches alternatives qui indiquaient l'heure de la messe des funérailles.

    (33) En fait, il n'y avait jamais qu'une corde par cloche mais comme plusieurs personnes tiraient en même temps à la même corde, on nouait à une certaine hauteur autant de cordes qu'il n'y avait de sonneurs pour cette cloche. C'est ainsi qu'au bourdon, il y avait quatre cordes supplémen­taires. Jean Hallet y fait allusion quand il dit qu'on ajoutait un brin... de corde bien sûr. Quand les enfants n'étaient pas en nombre, on appelait en renfort des adultes. De toute façon, le son­neur à lui seul faisait sonner deux cloches (celles au sud-ouest) ; on n'y mettait pratiquement jamais d'enfants.

    (34) Mademoiselle Adélie était la fille du sonneur, son assistante permanente en quelque sorte, et cela jusqu'au moment où les Allemands enlevant les cloches mettront un terme à leur carriè­re respective. Si d'aventure, elle était restée seule, elle n'eut pu reprendre à son compte la fonc­tion paternelle car le métier était trop dur pour une femme seule. Entre les diverses sonneries de la journée. elle aidait son père tenancier du café paroissial.

    (35) En fait, la fille du sonneur tirait alternativement sur les cordes des deux petites cloches de la première chambre à cloche ; toutes deux étaient tintées par les battants et c'était par elles que la cadence était donnée pour maintenir en rythme les quatre autres grosses cloches... on tribou­lait en quelque sorte.

     

    Alors Jean-Baptiste donnait le signal à ceux du bourdon, une traction, puis - laissez remonter, ensuite à ceux de 10 heures, tirez !!! - laissez aller - de nou­veau au bourdon, une plus forte traction, jusqu'à terre ou au plancher, broum !!! - laissez aller, à ceux de 10 heures, tirons - bam plus clair - Melle Adélie, une corde, l'autre - au bourdon et ainsi de suite, en suivant la cadence donnée par Jean-Baptiste. Coups après coups, cette cadence, ainsi alternée, était nécessaire pour l'équilibre du clocher mais aussi pour la beauté et la majesté des ces sonneries de fête...»

    Quand enfin la sonnerie se terminait, lorsque le mouvement perdait de sa vigueur, la grande .joie des gamins, nous raconte Jean Wilock l'un d'entre eux, était de se laisser remonter avec la corde jusque vers le plafond très haut en l'occurrence et donc sans danger dans ce cas bien précis. Par contre, s'ils s'é­taient accrochés ainsi en cours de sonnerie, ils se seraient fracassés le crâne au plafond. À l'église Sainte-Marguerite de Grande-Enneille, les enfants de chœur se laissaient aller eux aussi de la même façon mais il fallut le leur inter­dire car ils restaient accrochés par la dentelle de leur surplis de fête au grilla­ge posé devant les fonds baptismaux.

    À l'évidence, pareille sonnerie de cloches ne pouvait s'improviser car elle se structurait sur une grande cohérence musicale. Il fallait plus de cinq minutes avant d'obtenir du bourdon le premier son dont le balourd pouvait mettre en appétit les plus distraits des citadins, sachant bien que les cloches devaient être entendues progressivement de la plus aiguë à la plus grave. C'était une ques­tion d'harmonie, de mise en valeur des cloches, d'articulation d'une cloche par rapport à l'autre à l'intérieur d'un mode musical défini : c'était la mise en rythme d'un large étalement de sonorités.

    À la différence des sonneries électriques, le rythme était obtenu non pas au prix d'une régularité systématique liée à une source d'énergie imperturbable mais bien grâce à un mouvement rythmé de l'impulsion humaine. Deux son­neries issues du même ensemble de cloches pouvaient être totalement diffé­rentes et ne se ressembler en rien ; certaines sonneries étaient donc mieux réussies que d'autres. C'était une technique qui relevait directement de l'art de sonner.

     

    La sonnerie des cloches à la main - Par Christian Draguet

    Fig. 5. Diplôme de sonneur.

     

    Max Gantois, sonneur retraité de Rouveroy (36), n'a jamais eu à sa disposi­tion qu'une seule cloche. Il nous redisait donc combien il était important de savoir la conduire pour lui faire dire le message du moment : il y a, poursui­vait-il, une certaine façon de prendre la corde : cette technique, il l'avait appri­se d'un vieux prêtre tout au début de sa carrière. Pour commencer, on lance la cloche sans sonner et on lui donne une bonne allure. Puis, on tire une bonne fois pour la faire sonner et il n'y a plus qu'à entretenir le mouvement en tirant légèrement sur la corde.

    (36) Rouveroy se trouve entre Binche et Maubeuge. Max Gantois, né en 1917, fossoyeur de son état. a été sonneur de 1949 à 1992 à l'église Saint-Clément, soit pendant près de 45 ans. Aujour­d'hui retraité, il n'a pas de successeur comme il n'avait pas eu de prédécesseur.

     

    C'est ainsi qu'avec une seule cloche, les gens du village étaient informés de tout. Sonner fut pour lui une distraction et bien souvent une réjouissance tout à l'image de celle qu'il annonçait. « On causait avec ceux d'à côté » nous confiait-il. Aussi le relatif isolement de la retraite lui fait mal au cœur, se consolant de ne plus aller sonner « puisqu'il faut bien une fin à tout. »

     

    DEFUNCTOS PLORO, PESTEM FUGO, FESTO DECORO
    Je pleure les défunts, je mets en fuite la peste, je célèbre les fêtes.

     

    Le glas

    À l'origine, le glas funèbre informait la communauté qu'un de ses membres entrait en agonie : il invitait donc à se mettre en prière pour celui qui mourait, qui entrait en trépas et à qui on portait le viatique (37).

    (37) Porter le viatique, c'est porter pour la dernière fois la communion à une personne qui va mourir. qui va trépasser ; elle lui est donnée pour l'accompagner dans son dernier voyage vers l'au-delà. Qui ne se souvient, voici quelques années, de la clochette portée par un enfant quand il accompagnait le prêtre lorsque ce dernier portait, revêtus d'habits liturgiques, à pied à travers les rues, la communion non seulement aux mourants mais aussi aux malades. Le signal était encore socialement reconnu puisque les personnes rencontrées sur le parcours du prêtre s'age­nouillaient par respect pour le Saint-Sacrement ainsi porté.

     

    L'usage de sonner après le trépas et pendant l'enterrement est une dérive de l'usage antérieur. A tel point que dès le XIIe siècle, Honorius d' Autun dut rap­peler que s'il était bon de prier pour les morts, il était tout aussi nécessaire et utile de prier pour les vivants dans la perspective même de notre propre mort.

    Seul cet usage dérivé va subsister, développant un code d'annonce très pré­cis, bien détaillé et fort expressif (38). En milieu rural plus particulièrement où non seulement la mort d'une personne du village pouvait être attendue d'un moment à l'autre mais où la sonnerie du glas précisait si la personne concernée était un défunt ou une défunte, voire un enfant. C'était une des rares sonneries qui jusqu'au milieu de ce siècle encore proclamait une découpe sociale.

    (38) Parmi les multiples rythmes que les cloches scandent, celui-ci est un des plus significatifs, du moins sur le plan philosophique d'inspiration chrétienne. C'est en mesurant cet instant précis du temps de la mort comme différent de l'instant de vie précédent que la cloche annonce la sor­tie hors du temps de celui qui en est le sujet. La cloche ce faisant scande plus qu'un rythme ; elle révèle dans la fracture d'un temps dominé la condition nouvelle du trépassé, son accession à une condition nouvelle d'existence hors du temps.

     

    Qui plus est, non seulement le glas est sonné pour annoncer le décès dès qu'il est connu mais il est aussi sonné le soir des jours qui précédaient les funérailles, après l'angélus ; dans les Honnelles (39), cette tradition s'appelle aujourd'hui encore sonner les pardons. Le glas va accompagner aussi la double procession que sera la formation du cortège funèbre au départ du domi­cile du défunt et qui se rend à l'église ainsi que celle qui, après la célébration, conduira le défunt de l'église au cimetière comme c'est le cas en ville depuis que les cimetières sont séparés de l'église (40).

    (39) L'entité des Honnelles dans le diocèse de Tournai regroupe aux environs de Dour et de Quiévrain plusieurs villages des Hauts-Pays. Dans l'un deux, Hautreppe, à l'église Saint-Louis, on sonne de la sorte les pardons. Ghislain Dury y est sonneur depuis 1965.

    (40) Dans les villages où le cimetière entoure l'église, la procession vers le lieu d'inhumation est réduite à peu de chose.

     

    Habituellement, le glas était et est toujours un mélange de deux techniques de sonnerie : la volée et le tintement. C'est ce qui rend d'ailleurs son expres­sion si riche de renseignements. Mais, la situation est différente à la campagne ou à la ville selon les moyens dont on dispose.

    Ainsi dans les Honnelles, la sonnerie des pardons est composée de trois fois trois coups tintés suivis d'une volée de cloche de dix minutes et cela en début et en fin de chaque journée qui sépare le décès du jour des funérailles, une minute de silence étant observée entre chaque tintement. À Fouleng (41), on pra­tique quasi de même sinon qu'on omet la sonnerie du matin. Quant au rythme d'alternance des tintements et de la volée, on frappe d'abord la petite cloche de trois fois trois coups suivis d'une volée de trois minutes de la grosse cloche pour reprendre le même tintement ensuite. À Grande-Enneille, on pratique comme à Fouleng à cette différence près que le glas se réduit à trois fois trois tintements sur la grosse cloche. Enfin, à Rouveroy comme à Vlessart, les tintements sont abandonnés au profit d'une simple volée mais, comme disait le sonneur Max Gantois, la sonnerie doit être plus douce et plus lourde : il s'agit de conduire la corde mollement.

    (41) Il s'agit de Saint-Clément de Fouleng, commune de Silly, dans la région d'Ath (diocèse de Tournai, doyenné d'Enghien) où Miguel de la Serna tout en étant président de la fabrique d'é­glise est sonneur bénévole depuis 1980.

     

    Un des classiques du genre était le glas romain ; il ne pouvait cependant être exécuté qu'avec un variété suffisante de cloches car il utilise en fait la tech­nique du tribouler : sonner une cloche pendant qu'on tire les battants de deux autres. On sonnait donc ainsi le glas à Jumet-Gohyssart, utilisant bon nombre d'artifices avec six cloches disponibles. De surcroît, comme à cette époque d'avant-guerre, il existait encore des classes de funérailles (42), ce glas indiquait aussi l'heure des funérailles, différenciant l'homme de la femme par un tinte­ment supplémentaire.

    (42) D'autres signes extérieurs indiquaient le rang social ou signifiaient le degré d'aisance financière notamment dans le decorum de la pompe funèbre : ainsi à 8 heures, le corbillard était celui de troisième classe avec un cheval ; à 9 heures, c'était celui de deuxième classe avec ou sans lanternes et deux chevaux ; à 10 heures, c'était celui de première classe avec quatre che­vaux, plumets et lanternes, les trois prêtres étant présent tant à la levée du corps qu'au cimetiè­re. Rares étaient les enterrements à 11 heures car leur prix était dissuasif, auquel cas le corbillard était traîné par six chevaux pompeusement harnachés, avec draps frangés, cordelières et glands, housse, panaches, et lanternes à l'avenant ! C'était le haut de gamme. Tout cela n'était pas sans avantages pour notre sonneur.

     

    Pour introduire le glas, le principe était de sonner trois coups sur une cloche, trois coups sur une plus grosse et redonner trois coups sur la premiè­re. Pendant ce temps, une troisième cloche était mise en volée, le premier coup entendu tombant quand cette série de neuf coups se terminait. Les tintements alors continuaient quasi automatiquement de façon à ce que le tintement tombe toujours entre chaque coup de la cloche en volée. Pour terminer, quand le son de la cloche en volée n'était plus entendu, on répétait les neuf coups comme au début. Pour distinguer l'homme de la femme, les tintements de début et de fin de sonnerie était des séries de quatre pour un homme, de trois pour une femme. Les paroissiens appelaient cette sonnerie sonner à mort.

    L'heure des funérailles était signifiée par la cloche en volée. C'est ainsi que pour les enterrements de 8 heures et 8h30, la volée se faisait sur le la (la cloche de 8 heures) et les tintements sur le sol et le do supérieur : c'était les enterrements des pauvres, un bas de gamme en quelque sorte, souvent non payants, à un prêtre et deux enfants de chœur seulement. Pour les enterrements de 9 heures et 9h30, la volée se faisait sur le sol (la cloche de 9 heures) et les tintements sur le la et le do supérieur. Enfin, pour les funérailles à 10 heures, la volée était sonnée sur le mi (la cloche de 10 heures) (43) tandis que les tintements l'étaient sur le sol et le la. C'était des enterrements plus coûteux, avec trois prêtres et quatre ou six enfants de chœur.

    (43) Avant-guerre, le bourdon ne sonna en volée qu'une fois pour des funérailles ; celles du père du curé de l'époque.

     

    Les paroissiens étaient à ce point sensibles à ce langage que, petits et grands entendant le glas, étaient surpris à fredonner sur l'air des trois grosses cloches : « Ne pleurez pas, mon âme s'en va, au paradis ou bien ailleurs .»

     

    La sonnerie des cloches à la main - Par Christian Draguet

    Fig. 6. La ritournelle du glas à Jumet-Gohyssart.

     

    Aux funérailles d'enfants, le glas n'était pas sonné ; il était remplacé par une sonnerie en volée dans le même rapport que pour les enterrements d'adul­te, sonnerie qui indiquait, elle aussi, l'heure des funérailles. Ainsi, suivant la classe, on sonnait en volée soit mi-do, soit do-la, soit sol-la. Rien n'indique qu'on distinguait un garçon d'une fille, un enfant non baptisé d'un enfant bap­tisé.

    On peut imaginer aisément à partir de ces rythmes de sonnerie quel pouvait être le genre de vie du sonneur d'autant plus qu'en ce temps-là les enterre­ments se succédaient normalement au rythme d'un ou deux tous les trois jours avec des périodes de pointe comme au printemps et à la chute des feuilles. A Gohyssart, avant d'avoir mis le premier pouce sur une corde, il devait gravir deux escaliers respectivement de trente et une et cinquante-cinq marches ; en colimaçons tous les deux, le premier en pierre et le second en bois, ces esca­liers n'étaient donc pas des plus tendres avec les mollets de notre sonneur. Nous tairons les sollicitations éventuelles de ses coronaires car à l'époque, ce genre de propos n'était pas dans l'air du temps, d'autant plus que l'exercice de sonnerie était plutôt de nature à les entretenir. Parvenu à la salle des sonneries, il lui fallait grimper sur une haute échelle pour se rendre compte si dans les chambres à cloches réparties sur deux autres étages, les battants étaient cor­rectement attachés afin de tinter les bonnes cloches et de sonner la volée idoi­ne sans problème de battant. Et ce n'est qu'après toute cette mise en oeuvre que le sonneur pouvait passer à l'ouvrage proprement dit : tirer sur les cordes.

     

    Les baptêmes et les mariages

    Pour annoncer leurs joies respectives, les baptêmes et les mariages ne sem­blent pas avoir utilisé des codes particulièrement divers ni de nombreux signes distinctifs.

    Un trait commun cependant les regroupe : les mariages étant, le plus sou­vent, des bénédictions — donc sans messe — l'usage de sonner à la volée n'é­tait pas requis et de ce fait, on ne sonnait pour annoncer l'événement qu'après la célébration. Néanmoins, ces volées étaient des volées franches, fut-ce sur une seule cloche comme à Rouveroy où Max Gantois nous disait qu'à sa façon de sonner et à l'heure non coutumière à laquelle cela se passait c'est-à-dire quand les mariés étaient bien mariés, le village savait qu'un mariage venait  d'être célébré. Il pratiquait d'ailleurs de même pour les noces d'or. Ce n'est qu'à Grande-Enneille, que nous avons découvert le rite d'une mariée qui pas­sant à proximité de la corde de la cloche pour sortir de l'église tirait sur cette dernière pour la faire tinter une fois : ce rite était considéré comme un signe de fécondité.

    Quant aux baptêmes, ils procèdent de la même logique : on ne sonne qu'à la fin des baptêmes pour annoncer la bonne nouvelle d'une famille qui s'est agrandie une fois encore.

     

    L'angélus

    L'angélus du soir est né du regroupement de plusieurs traditions dont notamment celle de réciter chez les moines l'Ave Maria (44), le soir, au son de la cloche ainsi que celle de sonner également le soir la cloche du couvre-feu. La traditionnelle sonnerie de l'angélus comporte le tintement de trois fois trois coups (45) et la sonnerie d'une cloche en volée. Cette volée pourrait bien être la sonnerie du couvre-feu qui vint rejoindre progressivement les coups de la priè­re monastique du soir. L'ensemble ainsi formé prêtera à confusion sur les ori­gines respectives et distinctes de l'un et de l'autre.

    (44) Ave Maria, ce sont les premiers mots de la version latine de notre Je vous salue Marie.

    (45) La coutume des trois fois trois coups sonnés en l'honneur des Trois Personnes divines entra dans les moeurs en 1456 quand le pape d'origine espagnole Callixte III, effrayé de la prise de Constantinople par le sultan Mahomet II le 29 mai 1453, recommanda d'une façon particulière la récitation de l'angélus.

     

    L'angélus du matin a la même origine que celle du soir mais l'angélus de midi est plus tardif ; c'est un fait accompli quand le roi de France Louis XI l'ordonne pour que règne la paix (46) sur son royaume de France. Fin du XVe siècle, l'unification des diverses traditions est réalisée : la récitation des Ave Maria au son des trois sonneries quotidiennes de cloche est destinée à hono­rer Marie dans le mystère de l'Incarnation (47).

    (46) « Dorénavant, à l'heure de midi, que sonne à l'église dudit Paris la grosse cloche chacun ayant fléchi un genou en terre en disant Ave Maria, pour donner bonne paix au royaume de Fran­ce » dans Dom F. CABROL et Dom H. LECLERCQ, Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, t. I-2, Paris, 1907, col. 2075.

    (47) C'est ce qui justifie la prière récitée tout au long de la sonnerie :

    V/ L'Ange du Seigneur annonça à Marie qu'elle serait la mère du Sauveur.
    R/ Et elle a conçu du Saint-Esprit.
    Je vous salue Marie...
    V/ Voici la servante du Seigneur.
    R/ Qu'il me soit fait selon ta parole.
    Je vous salue Marie...
    V/ Et le Verbe s'est fait chair.
    R/ Et il a habité parmi nous.
    Je vous salue Marie...
    Prions
    Répands Seigneur ta grâce dans nos âmes afin qu'ayant par la voix de l'ange, l'incarnation de ton Fils Jésus notre Seigneur, nous arrivions par les mérites de sa passion et de sa croix à la gloi­re de la résurrection. Par le Christ notre Seigneur. Amen.

     

    Pendant que retentissent les trois fois trois coups, les trois versets avec leurs répons sont récités. Le silence observé entre chaque série de tintements doit permettre la récitation d'un Ave (48) et ensuite, on sonne la volée pendant la priè­re finale.

    (48) Pendant le Temps pascal (soit entre Pâques et Pentecôte), la prière de l'Angélus est rem­placée par une prière unique propre à ce temps liturgique le Regina Caeli. Ce nom lui vient en fait tout comme l'Angélus des deux premiers mots de la version latine de la prière qui signifient Reine du ciel...
    Elle a comme particularité de n'être interrompue par aucun Ave Maria. Aussi la sonnerie est adaptée à ce processus ininterrompu : il n'y a pas de silence entre les trois séries de trois tinte­ments, la sonnerie étant ainsi plus rapide et... plus joyeuse comme l'est toute la prière qui glori­fie Marie d'avoir porté le futur Ressuscité.

     

    Cette technique de sonnerie restera donc quasi immuable à travers les siècles jusqu'à nos jours, passant allègrement le cap de la conversion des cloches sonnées à la main en cloches électrifiées. Quand l'église ne possède qu'une cloche, la sonnerie se fait sur la même cloche, quand l'église en possè­de deux, on tinte l'une et on sonne l'autre. Toutefois avec une gamme plus étendue de sonorité comme à Jumet-Gohyssart, on pouvait s'attendre à un Angélus sonné d'une façon plus variée. En fait, il n'en fut rien car seule la corde de la petite cloche descendait jusque dans le porche d'entrée de l'égli­se ; toutes les autres cordes étaient seulement accessibles dans la salle des son­neries. Comme l'Angélus était sonné trois fois par jour, on voyait mal le son­neur entreprendre pareille escalade à chaque Angélus.

    Par contre, le fait d'avoir ainsi dans le porche d'entrée une cloche accessible à n'importe qui était le cauchemar tant du curé que du sonneur... le grand sport des enfants n'était-il pas, du moins dans les églises ouvertes en permanence, de faire sonner incongrûment la cloche ? C'était effectivement un véritable dévoiement de sens.

    À Houdemont (49), l'angélus était sonné à la fin des classes vers 11 heures trente ; c'était alors la course vers l'église pour qui arriverait, du sonneur ou des enfants, le premier à l'église afin de sonner l'Angélus ; c'était donc bien souvent le sonneur qui dès le premier tintement entendu s'en retournait. Cela se passait bien ainsi sur le mode d'un partenariat très convivial. Cependant, il arrivait aux enfants de se débrider et de sonner n'importe comment : ils encourraient alors les foudres pastorales et l'ire du sonneur... mais bien vite, ces gamineries étaient oubliées et tout rentrait dans l'ordre.

    (49) Houdemont est un petit village dans la commune d'Habay, près d'Anlier en province de Luxembourg. Rémi Rongvaux y sonna comme gamin jusqu'à ses 15 ans soit jusqu'à la fin de la guerre 1940-1945.

     

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    On n'arrête pas le progrès, dit le proverbe, et ce n'est certainement pas notre propos qui le fera mentir. Il y a cependant progrès et progrès, le progrès tech­nique pouvant ne pas toujours se dédoubler en progrès esthétique. D'aucuns parleront d'effet pervers non voulu mais causé par une cause bonne... peu importe. Ce n'est d'ailleurs pas le premier domaine dans lequel la question se pose en pareils termes ; au contraire, cela pourrait être une constante du pro­grès : libération d'une part, asservissement de l'autre. Si d'un côté le sonneur a pu être libéré d'une lourde servitude physique par l'électrification des cloches, de l'autre la cloche a pu y laisser l'âme de son esthétique sonore.

    Finalement, tout cela relève d'un choix et si notre propos a pu finalement étayer ce choix, il est un propos pertinent. Aujourd'hui, moins d'un demi-siècle après le début de l'électrification, on redécouvre l'art de sonner à la main comme l'art premier de la sonnerie des cloches ; parallèlement, de nouveaux moyens techniques de sonneries électriques sont mis au point comme pour relever le défi esthétique. Aviver notre mémoire sur le sujet et en transcrire les acquis peut alors contribuer non pas à alimenter le débat, si débat il y a, mais au contraire à camper la problématique et à repérer les limites de l'une et l'autre tendance, partant du principe que rien n'est inconciliable mais que tout est à concilier. Ainsi donc la recherche continue.

     

    N.D.L.R. : A remarquer que vu l'année d'édition de l'article (1998), certaines personnes citées ci-avant peuvent ne plus être en vie actuellement. De même, la sonnerie de certaines églises pourrait avoir été électrifiée depuis.

     

    Source :

    La sonnerie des cloches à la main - Christian Draguet - Livre Cloches et carillons - Tradition wallonne n° 11 - Ministère de la Communauté française de Belgique - Bruxelles - 1998 - pp.178-199.

    La sonnerie des cloches à la main - Par Christian Draguet

    La sonnerie des cloches à la main - Par Christian Draguet

     

     

     

    Publication autorisée par la Direction du Patrimoine culturel - Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles - Administration générale de la Culture, ainsi que par l'auteur, Christian Draguet - 30.07.2019.