• Le carillon de Belgique et l'UNESCO

     

    Reconnaissance par l'UNESCO de la culture du carillon de Belgique
    par Luc Rombouts (1)


    Le 25 novembre 2014, l'UNESCO a reconnu la culture du carillon de Belgique dans le cadre de la Convention UNESCO relative au Patrimoine Immatériel de l'Humanité.

    Cette reconnaissance est le fruit d'une heureuse collaboration entre la Vlaamse Beiaardvereniging (VBV), l'Association Campanaire Wallonne (ACW), la Communauté Flamande (en particulier sa branche FARO) et la Communauté Française de Belgique.

    Pour les carillonneurs et les équipes qui les entourent, cette reconnaissance constitue une solide incitation à continuer à prendre des initiatives en vue de pérenniser et renouveler cette culture.


    Nature de la reconnaissance

    Depuis plusieurs années, l'UNESCO reconnaît des sites et des monuments culturels au titre de « Patrimoine de l'Humanité ». Une série de sites belges figurent déjà sur cette liste, tels les beffrois, les béguinages, le centre historique de Bruges, la Grand-Place de Bruxelles, la cathédrale de Tournai, etc.

    Ce n'est toutefois pas ce type de reconnaissance que les communautés de carillonneurs de Flandre et de Wallonie ont choisi de solliciter pour les carillons de Belgique, car :

    • Il existe des carillons historiques et des carillons récents. Lesquels méritent dès lors d'être reconnus comme Patrimoine de l'Humanité ? Et qui se chargera de la sélection ?
    • La culture du carillon n'existe que si ces instruments sont effectivement utilisés. Elle dépasse donc la simple matérialité de ces instruments, en englobant la tradition du jeu du carillon, les concerts donnés sur ces instruments, l'enseignement du carillon, le répertoire musical pour cet instrument, la littérature le concernant, etc. C'est cette richesse que l'on a voulu faire reconnaître. La chose était possible, puisque la Convention UNESCO de 2003 traite de la sauvegarde de patrimoine culturel immatériel.

    On se gardera donc de parler de la reconnaissance de tel ou tel carillon en tant qu'élément matériel.

    La Convention UNESCO de 2003 a décidé l'établissement d'une Liste représentative du patrimoine immatériel de l'humanité où figurent des coutumes, des traditions, etc. Y ont été inscrits notamment pour la Belgique, via l'article 16 de cette convention, la Procession du Saint Sang à Bruges, le Carnaval de Binche, la Ducasse d'Ath, les pêcheurs de crevettes à cheval à Oostduinkerke.

    Cette convention offre par ailleurs d'autres possibilités de reconnaissance :

    • L'Article 17, relatif à l'inscription sur la Liste de Patrimoine immatériel en danger. Vu l'engouement dont bénéficie la culture du carillon, celle-ci ne cadre pas avec cette liste.
    • L'Article 18, relatif à l'inscription dans le Registre des meilleures pratiques de sauvegarde de Patrimoine immatériel. Ce registre contient une série de programmes de protection et de promotion qui ont bien réussi et qui constituent des exemples, à échelle mondiale, de bonne gestion de patrimoine immatériel.


    C'est dans le cadre de cet Article 18 que la candidature de reconnaissance de la culture du carillon a été introduite (2).

    Il est frappant de constater que la culture du carillon reste florissante dans notre pays et ce malgré l'existence de médias musicaux moins chers et plus compacts. On le doit à la renaissance de l'art du carillon au début du siècle dernier sous l'impulsion de Jef Denyn (Malines) et aux carillonneurs et amateurs de carillon qui, inspirés pas cette figure emblématique, ont assuré le développement de la culture du carillon au siècle dernier.

    Une reconnaissance dans le cadre de l'Article 18 est en fait très significative : il s'agit non seulement de la reconnaissance d'un patrimoine culturel immatériel, mais également des efforts déployés par la communauté des carillonneurs et amateurs de carillon afin de sauvegarder cet héritage. Leurs efforts sont ainsi rendus visibles à échelle mondiale.

    Des 4 candidatures d'inscription sur le Registre des meilleures pratiques de sauvegarde introduites cette année, seul le dossier relatif à la culture du carillon en Belgique a reçu un avis favorable du comité UNESCO de présélection.


    Spécificités du programme de sauvegarde du carillon en Belgique

    Développement selon des axes jugés importants par l'UNESCO

    Une sauvegarde réussie dépasse le cadre de la protection ou de la restauration d'instruments. Elle comprend 5 types d'activités :

    • Documentation (inventaire de patrimoine, ...)
    • Recherche (publications, ...)
    • Sensibilisation et communication (initiatives particulières, renouveau, activités publiques remarquables, ...)
    • Transmission (enseignement, conférences, journées d'étude, visites scolaires et jeune public, échange avec des collègues lors de congrès, ...)
    • Relance (redonner vie à des instruments qui étaient devenus muets, installation de nouveaux carillons, ...)

    Les deux premiers axes concernent la protection au sens restreint du terme, tandis que les trois autres se réfèrent principalement à l'avenir de l'instrument (promotion, renouvellement, transmission). Le programme belge de sauvegarde de la culture du carillon embrasse l'ensemble de ces activités.

    Equilibre entre le passé, le présent et le futur

    Ces dernières années, les carillonneurs ont développé plusieurs initiatives innovantes qui ont permis de rapprocher leur instrument du public :
     

    • Concerts sur carillons ambulants, permettant au public d'avoir un contact visuel avec l'instrument
    • Renouvellement du répertoire musical pour carillon, tant en musique contemporaine qu'en arrangements pour carillon de musique « pop »
    • Interaction avec le public au moyen de quiz musicaux, de concerts « juke-box », de dictées musicales au carillon, ...
    • Concerts combinant le carillon avec d'autres instruments, avec des chanteurs, voire même un disk-jockey, ...
    • Concerts à l'occasion d'événements d'actualité, telle la commémoration du déclenchement de la Première Guerre mondiale
    • Activités de masse, tels les « cantus avec carillon » organisés dans plusieurs villes estudiantines
    • Visites de tours, exposés et séances de travail interactives pour enfants
    • Utilisation de nouveaux médias sociaux afin de promouvoir l'ancien « médium social » qu'était le carillon.

    Malgré ces innovations, l'essence même de la culture historique du carillon reste d'actualité, principalement par les auditions hebdomadaires de carillons, qui offrent un décor sonore à nos cités historiques.


    Assise locale, nationale et internationale

    La culture du carillon se manifeste principalement à échelle locale, où le titulaire du carillon s'applique à promouvoir son instrument.

    Les carillonneurs sont soutenus au niveau régional et national par les rencontres, publications et activités organisées par la Vlaamse Beiaardvereniging et l'Association Campanaire Wallonne. Le fait que le dossier de candidature UNESCO ait été préparé et introduit conjointement par les Communautés Flamande et Française de Belgique a constitué un signal important pour cet organisme.

    Au niveau international, signalons l'échange de concertistes provenant de divers pays et l'existence de la Fédération Mondiale du Carillon, dont l'objectif est la promotion de la culture du carillon à échelle mondiale.


    Reflet de valeurs importantes pour l'UNESCO

    Le carillon reflète bien les valeurs prônées par l'UNESCO :

    • Promotion de diversité culturelle : le carillon, instrument typiquement "belge", fait entendre un répertoire musical non exclusivement de nos régiions, mais provenant également de diverses cultures qui s'enrichissent mutuellement.
    • Créativité humaine : elle se reflète dans l'adaptation de la culture du carillon aux rapides changements sociétaux.
    • Dialogue interculturel, collaboration internationale et compréhension mutuelle : la culture du carillon dépasse aujourd'hui largement le cadre de la Belgique ; elle repose sur des rencontres et échanges d'expérience à échelle internationale, tel le réseau international de "Carillons commémoratifs et de la Paix", récemment mis sur pied.
    • Souci de continuité : il se manifeste par la perpétuation des traditions locales autour du carillon, la formation de jeunes carillonneurs, etc.
    • Cohésion sociale : le carillon assure un lien entre les auditeurs, en générant une expérience auditive collective, dont la régularité unit le passé au présent.

    Succès du programme de sauvegarde

    C'est grâce à l'enthousiasme des carillonneurs et de leurs collaborateurs que des communes ou autres autorités continuent à investir dans leurs « tours musicales ». Ce phénomène musical aurait pu disparaître avec l'avènement du pianola et des tourne-disques au 19e siècle ...

    Le succès de la sauvegarde de la culture du carillon est mis en évidence par les faits suivants :

    • Depuis 1945, le nombre de carillons de concert a plus que doublé à échelle mondiale. Il est aujourd'hui de près de 650.
    • Le nombre de pays ayant des carillons de concert est passé de moins de 15 en 1945 à 30 aujourd'hui.
    • En 1945, il n'existait pas encore de carillons ambulants. Il en existe aujourd'hui une quinzaine.
    • Lors de la mise sur pied de la Fédération Mondiale du Carillon en 1978, il n'existait que 5 associations nationales de carillonneurs. Il en existe aujourd'hui 14.
    • Depuis 1945, le nombre de compositions musicales pour carillon est passé de moins de 100 à plusieurs centaines aujourd'hui. Des milliers d'arrangements musicaux pour carillon sont en outre désormais disponibles.
    • Depuis 1945, le nombre d'institutions enseignant le carillon est passé de moins de 10 à environ 50.

    L'impact de la culture du carillon de Belgique sur cette évolution reste tangible. D'autres évolutions qualitatives sont perceptibles : diversité accrue des formules de concert, du répertoire musical et du public-cible concerné, mobilité accrue des carillonneurs à échelle mondiale, ...

    Perspectives d'avenir

    Extension de la reconnaissance à d'autres pays

    Des états signataires de la Convention UNESCO peuvent se joindre à des dossiers déjà approuvés par cet organisme, pour autant qu'ils aient reconnu eux-mêmes le patrimoine immatériel concerné. Nous espérons qu'il en sera ainsi dans les prochaines années.

    Le dossier UNESCO a déjà eu une série d'effets positifs de ce type :

    • Une première étape de la reconnaissance de la culture du carillon par l'UNESCO a été sa reconnaissance par la Communauté Flamande .et la Communauté Française de Belgique (octroyée respectivement en 2011 et 2012).
    • Depuis, la culture du carillon a été reconnue également par les Pays-Bas et la France.

     

    L'UNESCO fera une promotion à échelle internationale du programme belge de sauvegarde de la culture du carillon, avec pour effet que d'autres communautés culturelles de par le monde viendront prendre conseil chez nous en vue de.la sauvegarde de leur propre patrimoine immatériel (dans le domaine musical ou autre). la Vlaamse Beiaardvereniging et l'Association Campanaire Wallonne ont exprimé leur disponibilité pour un pareil partage d'expérience.

    A noter que l'UNESCO attache surtout de l'importance à l'échange avec des pays en développement. L'objectif ne sera pas d'y promouvoir la culture du carillon, mais bien de partager notre propre expérience de sauvegarde de ce type de culture.


    Comité de pilotage

    Un Comité de pilotage (Carillon Heritage Committee) a été mis sur pied en 2014 pour accompagner les acteurs de terrain en Flandre et en Wallonie dans leurs efforts de sauvegarde ainsi que pour les aider à partager leur expérience avec d'autres communautés patrimoniales (3).

     

    Traduit du néerlandais par S. Joris

     

     

    (1) Luc Rombouts (carillonneur à Louvain et Tirlemont et auteur du livre Zingend Brons) a assuré la coordination générale de la candidature auprès de l'UNESCO.

    (2) Le dossier de candidature auprès de l'UNESCO peut être consulté ICI. Il est étayé par un film sur la culture du carillon en Belgique, réalisé par M. Davoine et A. Stoquart (Binche) - Voir le film en début de l'article principal.

    (3) Ce Comité est composé de représentants de la Vlaamse Beiaardvereniging, de l'Association Campanaire Wallonne et des services en charge de patrimoine immatériel en Communautés Flamande et Française de Belgique.

     

    Source :

    Le Bulletin Campanaire de l'Association Campanaire Wallonne, a.s.b.l. - n° 81 - 2015/1 - pp. 24 à 29.