• Le carillon de la Ville de Bruxeles

    Un instrument sous les feux de l'actualité

    par Thibaut Boudart


    En cette fin d’année 2015, Bruxelles célèbre un double anniversaire : les quarante ans de son carillon et les dix ans de l’asbl qui le gère. Cela, combiné à une actualité bouillonnante pour les carillons de Belgique (1), ne pouvait être passé sous silence !


    Petit rappel historico-technique relatif à l’instrument


    Il fut un temps où Bruxelles comptait deux grands carillons de concert : celui de la Ville et celui de la cathédrale (jadis collégiale) Saints-Michel-et-Gudule.

    Jusqu'en 1714, le carillon communal se trouvait dans le beffroi Saint-Nicolas, aujourd'hui disparu (2), situé entre la Grand-Place et l’actuelle Bourse. Cet instrument, tout comme la plupart des monuments de la Grand-Place et des environs, est détruit par le bombardement français en 1695. En 1714, un nouveau carillon est placé dans le beffroi reconstruit. Cependant, sous le poids des cloches, la tour s'effondre la même année. En 1895, la Ville commande un nouveau carillon au fondeur Causard. Elle l'installe dans la tourelle de la « Maison du Roi », sur la Grand-Place. Jugé insatisfaisant du point de vue qualité sonore, il est démonté dès 1898.

    Dans l'Ancien Régime, la collégiale possède aussi son carillon. En 1762, elle en commande un de 40 cloches à Vanden Gheyn, pour un poids de 40.000 livres (3). Cet instrument est réquisitionné pendant la Révolution française, à l'exception de quatre cloches de volée : les bourdons Salvator (7 tonnes) et Maria (4 tonnes) et les cloches Gudula et Michael. Malgré leur ancienneté et leur valeur artistique, l’occupant nazi emporta, en 1943, trois des quatre cloches d’Ancien Régime et les cloches du XIXe.

    A l’issue de la guerre, la plus grande église de la capitale se trouvait donc bien faiblement dotée sur le plan campanaire : le bourdon Salvator de 1638 et la petite cloche Géry du XIXe siècle. Heureusement, la collégiale put obtenir huit tonnes de bronze des Dommages de guerre et l’idée d'un nouveau carillon fait immédiatement surface. L'étude est confiée en 1948 à Staf Nees, directeur de l'Ecole de Carillon de Malines. Une cloche de volée (Horacantus/Eijsbouts) fut installée en 1958 pour remplacer Géry, fêlée, puis quatre autres (Eijsbouts) en 1967, à l’initiative de la reine Fabiola. Ce fut le départ de 30 ans de restaurations campanaires pour l’édifice nouvellement élevé au rang de cathédrale.

    En 1975, à l’occasion de l’Année des Villes et des Cathédrales, le Conseil communal décida de doter Bruxelles d’un nouveau carillon. La Ville étant propriétaire de la tour sud de la cathédrale (complexité « à la belge »), elle s’entendit intelligemment avec la fabrique d’église pour compléter le jeu des 5 cloches déjà présentes : les 42 nouvelles furent commandées à la firme Eijsbouts et installées la même année. Elles ont toutes le même tempérament que les cloches de volée.

    Comportant désormais 49 cloches (4) (y compris 7 cloches de volée mais non compris le bourdon Salvator), le carillon pèse près de 16 tonnes. Il a la particularité d’être en do (do clavier = do absolu), lui permettant de jouer en accompagnement d’autres instruments.

     

    Le carillon de la Ville de Bruxeles

    Cloche de volée (1958)
    (Photo T. Boudart)

    Le carillon de la Ville de Bruxeles

     

    Vue partielle des cloches datées 1975
    (Photo T. Boudart)

     

    Les ritournelles automatiques chantent 4 fois par heure des airs différents, ces airs étant eux-mêmes changés 5 fois par an, soit 20 mélodies issues d’un large répertoire flamand, wallon et international. Trente-six nouvelles mélodies, permettant donc 9 changements annuels selon les saisons ou les calendriers festif et liturgique, sont en cours d’enregistrement pour remplacer les anciennes.



    Le carillon de la cathédrale de Bruxelles par Tchorski


    La gestion culturelle de l’outil musical

    En 1975, la Ville confia l’instrument à Paula Van de Wiele, carillonneuse d’origine flamande habitant en Wallonie. Elle était la personne qu’il fallait pour ce carillon aux accents bilingues. Dame ! C’est que le carillonneur communal était fonctionnaire de la Ville et qu’à ce titre, il devait réussir l’examen linguistique ! A son décès en 2000, l’instrument tomba lentement dans une douce léthargie, le personnel du Service de la Culture se le rappelant seulement à certaines occasions.

    En partenariat, la VBV et l’ACW ont donc entrepris des négociations avec la Ville afin d’assurer la gestion culturelle du seul grand instrument de prestige de notre capitale. Ces discussions aboutirent fin 2004 par l’organisation d’un premier concert de Noël et, en 2005, par la création de l’asbl / vzw « Tintinnabulum ».

    Le carillon de la Ville de BruxelesCe nom latin, linguistiquement « neutre », fait référence aux roues à cloches ou jeux de clochettes, tout en faisant un clin d’œil à notre héros national : Tintin.

    Enfin, autre clin d’œil bien involontaire, nous avons dernière-ment découvert qu’un des carrelages du chœur de la cathédrale, celui illustrant la musique (5), représente la Muse jouant sur un tintinnabulum ! (Photo T. Boudart).

    L’asbl, présidée statutairement par l’Échevin de la Culture, est composée de quatre représentants de la Ville (deux échevins et deux fonctionnaires), deux représentants de la cathédrale (Doyen et Conservateur), deux représentants de la VBV (Frank Deleu et Carl Van Eyndhoven), deux représentants de l’ACW (Jean-Christophe Michallek et Serge Joris) et deux « indépendants » qui, en tant que membres fondateurs représentant anciennement l’ACW, ont été cooptés (Pierre Chantrenne et moi-même).

    L’asbl fonctionne grâce à un subside annuel ordinaire de 2.500 € de la Ville, lui permettant d’organiser une quinzaine d’auditions annuelles : les dimanches à 14 heures en juillet-août ainsi qu’à diverses occasions dans l’année. Les carillonneurs, invités par l’ACW ou la VBV, sont répartis équitablement entre ces deux associations. Des activités plus ponctuelles ont parfois lieu à la demande de l’une ou l’autre des parties, et la Ville accorde généralement une oreille attentive aux projets. A ce propos, l’un d’eux est particulièrement avancé : la réalisation d’un CD, dont la sortie est prévue dans le courant du premier trimestre 2016.

    Enfin, signalons que grâce à la confiance qui est accordée à ses membres, l’asbl prend part à la gestion technique lorsqu’il s’agit de conseiller Ville ou cathédrale dans leur tâche de propriétaires. C’est ainsi qu’une grande attention a été accordée à la rénovation de la sonnerie (remplacement des jougs, placement de moteurs linéaires, réorganisation du code de sonnerie), à l’entretien du carillon (égalisation du clavier, améliorations diverses, sécurisation des passerelles) et qu’un dossier de rénovation complète (nouvelle cabine, nouvelle disposition pour les petites cloches, nouvelle transmission, etc.) est à l’étude.

    Tintinnabulum accompagne également le personnel de la cathédrale pour la gestion des sonneries lors de cérémonies majeures, tels les événements nationaux ou royaux.

    Sachez également que les tours de la cathédrale, et plus particulièrement celle du carillon, se visitent sur rendez-vous (6). Un projet de visite libre (comme à la cathédrale de Paris) a été envisagé mais n’a pas été rendu possible suite aux contraintes de sécurité imposées par les pompiers. Tintinnabulum accompagne parfois les guides de la cathédrale lorsqu’une demande spécifique est formulée, encore que ceux-ci bénéficieront prochainement d’une petite formation campanaire.


    Et demain ?

    La reconnaissance des carillons par l’UNESCO a été un élément déclencheur pour l’intérêt porté au carillon à Bruxelles, et notamment par la presse locale, nationale et même internationale (France, Japon). Un reportage a par exemple été diffusé par l’émission « Place royale » (RTL). Ce tapage médiatique a valu au Ministre-Président de la Région de Bruxelles-Capitale de devoir répondre à une question parlementaire concernant la valorisation de cet instrument.

    Le carillon de la Ville de BruxelesEnfin, ce carillon a été mobilisé, ce 18 septembre, dans le cadre de la cérémonie officielle de remise du certificat UNESCO aux associations belges de carillonneurs, en présence d’un gratin de personnalités (7).

    Sur le plan culturel, il est évidemment à espérer que cela encourage les autorités à accroître leur participation financière pour permettre des concerts spéciaux en plus des auditions régulières. La dynamique politique et administrative est en tout cas en route, nous croisons les doigts !

    L'ensemble des cloches datées 1975 (Photo Tchorski)

    Sur le plan patrimonial et technique, le dossier de rénovation doit absolument aboutir. En effet, chacun s’accorde à dire que les cloches sont d’une exceptionnelle qualité sonore, mais le carillon souffre de ses 40 ans par une technique de transmission éculée, par un clavier lourd qui ne répond plus aux normes actuelles, et par une structure portante métallique rouillée. Rien qui l’empêche de jouer, mais il serait dommage pour la capitale européenne et ce merveilleux monument qu’est la cathédrale de ne pouvoir compter sur un instrument digne du XXIe siècle.


    (1) Reconnaissance par l'UNESCO de la culture du carillon de Belgique (cliquer ICI)
    (2) Voir J.-P. FELIX dans le Bulletin Campanaire 2012/2 - n° 71, p. 10 ; ibid. 2012/3 - n° 71, p. 26 ; ibid. 2013/2 - n° 74, p. 22.
    (3) Aux XVIe et XVIIe siècles, la collégiale possédait un carillon composé de cloches de différents fondeurs.
    (4) Il présente la tessiture suivante : sib0, do1, ré1 puis chromatique jusque do5.
    (5) Le dallage du choeur représente les sept Arts libéraux antiques, dont la musique, la géométrie, l'arithmétique, etc.
    (6) L'avantage de ces visites sur rendez-vous est qu'elles sont guidées par des gens passionnés (cela dépasse le cadre du carillon pour aborder les techniques de construction des cathédrales et l'histoire de la cathédrale de Bruxelles) et que cela se fait en groupes restreints (une douzaine de personnes). Je vous reporte au site de la cathédrale pour de plus amples informations (cliquer ICI).
    (7) Voir l'article sur la reconnaissance sur l'UNESCO de la culture du carillon de Belgique (cliquer ICI).

     

    Sources :

    Bulletin Campanaire de l'Association Campanaire Wallonne, a.s.b.l., 2015/4 - n° 84, pp. 26-30.
    Le carillon de la cathédrale de Bruxelles par Tchorski