• Le dernier sonneur de cloches d'Enghien

     

    C'est en janvier de cette année 2006, le 15 janvier, que Marcel Clerbois s'en est allé silencieusement sans le tintamarre des cloches de l'église d'Enghien (1), pour lui qui si souvent les avaient actionnées lors de nombreuses et différentes manifestations ainsi que pour l'annonce des offices.

    C'est en 1921, le 3 mai, qu'il vit le jour dans la maison familiale, au 30 rue de la Fontaine.

    Son père était Edgard-J.-G. Clerbois (1894 - 1961) , à la fois menuisier, clerc et sacristain de 1924 à 1959 (2), et sa mère, Marie Bourguignon (1885 - †). Ses parents ne manqueront pas de lui donner une éducation chrétienne et respectueuse de la vie.

    C'est à l'Institut St Jean-Baptiste de la Salle, qui deviendra l'Institut Albert 1er, plus connu sous le nom de «Petit Collège», qu'il recevra son éducation. Marcel prolongera sa scolarité par une année complémentaire, appelée quatrième, pendant laquelle il acquerra une formation à la couture.

    Ce passage à l'école primaire terminé, il suivra les pas de son père, tant dans le travail du bois que dans toutes les occupations qu'engendre la charge de sacristain dans une paroisse décanale. Mais toujours en s'orientant vers le métier de couturier qu'il continuera à apprendre sur le tas et qu'il exercera, comme cela était fréquent en ces temps, au domicile familial et par après dans sa maison au sein de son ménage.

    Dès 1956, il exercera en l'église décanale d'Enghien la fonction de chaisier et de suisse, sans pour autant abandonner son métier de couturier. Un jour, au lendemain de la mise à la retraite de son père en 1959, il choisira de poursuivre la fonction de sacristain en l'église d'Enghien au détriment de celle de la couture, et ce pratiquement sans congés ni interruptions jusqu'en 1993, année officielle de sa mise à la retraite.

    Cet homme simple était aussi pompier volontaire d'Enghien. Il démarra cette activité en 1955, lorsque le commandant Armand Patte (1918- 2004) prit en main la gestion et le commandement de cette nouvelle organisation régionale pour les pompiers d'Enghien.

    Autre fonction, autre métier. Celui d'être ouvrier communal (3) chargé de remonter et de régler l'horloge installée dans la tour (4) de l'église d'Enghien. Un exercice journalier l'obligeant d'escalader toutes les marches de l'escalier en colimaçon de cet édifice (propriété communale) ou est implanté ce mécanisme.

    Tout cela était avec ce travail de sacristain (5) une véritable passion. Tout comme celle qu'il ne dévoilait que lorsque l'on était accepté par lui, celle pour cette ville et paroisse qu'il chérissait, sans pour autant trop le montrer, mais cela faisait partie du
    caractère de ce personnage hors du commun.

    Comme sacristain, il était chargé des sonneries, de la collecte du droit des chaises, ce qui lui vaudra le surnom de Ceuster (6), de l'organisation de la collecte des offrandes des paroissiens, de la préparation des offices tant en semaine que pendant le week-end. C'est lui aussi qui devait s'occuper d'allumer les cierges pour tous les offices et de les éteindre une fois la messe terminée, de l'entretien de l'église et du matériel d'autel comme les bougeoirs des bénitiers, des chaises, du chauffage. C'est en fait toute une série de travaux simples mais contraignants. En plus, il s'occupait de l'entretien des vêtements du culte qu'il devait préparer pour chaque office et remettre en place celui-ci passé, en sachant qu'il y avait en ces temps l'officiant, le diacre et même un second diacre, ainsi que de la tenue des enfants de chœur, sans parler des vêtements personnels des prêtres de la paroisse. Autre activité, l'entretien et la restauration du matériel comme la crèche, les brancards des processions, les flambeaux pour différentes manifestations dont ces dernières, le dais, le catafalque pour les funérailles, les prie-Dieu pour les mariages, sans oublier le tapis de chœur, les cierges pour les communions solennelles, du chauffage et de l'éclairage de cet édifice sans en oublier la fermeture et l'ouverture des portes chaque jour de l'année. Mais il faisait tant de choses comme la décoration florale du chœur et de certaines statues placées dans l'église, la surveillance très discrète mais certaine des œuvres d'art sises dans l'édifice et bien d'autres activités qu'il assumera parfois en ronchonnant un peu, été comme hiver, par tous les temps et de façon égale pour tous.

    En 1956, il deviendra Suisse (7), équipé de sa propre hallebarde et vêtu de son costume d'apparat qu'il avait confectionné lui-même. Une anecdote à son propos montre bien son caractère. Lorsqu'il était suisse dans la deuxième moitié des années cinquante, lors de la grande messe de 10h30 avec les nombreux enfants de chœur, une quinzaine en ces temps, il les rangeait et au départ de la chapelle N-D de Messines, les précédait dans la procession qui empruntait deux allées de l'église avant de les regarder prendre place sur les bancs prévus à cette fin. Après que Monsieur le Doyen et les vicaires aient pris place dans le chœur, il allait se placer avec son hallebarde dans le fond de l'église à hauteur du porche d'entrée sous le jubé. Et gare à celui qui bougeait ou qui se serait fait remarquer, Marcel en grand uniforme veillait !

    Costume qu'il retravaillera et portera une dernière fois en 1992 lors de la revalorisation de la procession de la Saint Jean (8).

    L'une des activités les plus lourdes et pénibles de cette fonction était certainement la manipulation des cloches. Depuis plusieurs années, depuis 1992 environ, elles sont équipées de moteurs électriques ; une simple opération et la sonnerie retentit. Toutefois, les cordes ont subsisté pendant quelques temps encore, depuis la voûte, et uniquement utilisées pour quelques manifestations spécifiques.

    Mais avant cela, c'était chaque jour l'angélus, l'annonce de chaque office en semaine et le week-end, pour chaque célébrant, avec pour les messes et les saluts deux sonneries, pour chaque décès avec une répétition pendant deux ou trois jours à des heures déterminées, pour les processions, essentiellement au départ du St Sacrement vers la procession, mais principalement pour la rentrée en l'église de celui-ci, lors de l'Eucharistie pendant certains offices, pour les fêtes de Noël, de Pâques avec le départ mais aussi le retour des cloches, les importantes sonneries pour le jour de la Toussaint.

    Sans oublier les baptêmes, les mariages, les funérailles et une multitude d'autres occasions comme les Te Deum, les fêtes patriotiques et nationales, faisant de cette activité un travail lourd et important d'après le nombre de cloches utilisées, mais aussi le type de cloche.

    Tourner la page sans parler de sa passion pour Enghien serait un oubli. En silence, il cherchait avec ses moyens financiers, à constituer une collection de documents concernant la ville. Malheureusement, comme pour tous les passionnés d'Enghien, une pièce manquera à son trésor, une photo des orgues (9) lorsqu'elles étaient placées dans le fond de l'église, dans un jubé duquel il ne reste que quelques traces qu'il aimait montrer aux visiteurs de son église.


    Jean Leboucq

    (1) Les cloches utilisées par l'église sont aussi quelques pièces du fameux carillon d'Enghien fort aujourd'hui de 51 cloches.
    (2) Edgard Clerbois reçut une médaille de service pour cette fonction réalisée pendant 28 ans en 1952.
    (3) La liste du personnel communal repris dans les documents du Conseil Communal fait état de la fonction de remonteur d'horloge et correspond à un poste budgétaire.
    (4) La tour de l'église St Nicolas d'Enghien est propriété de la Ville. C'est dans celle-ci qu'est installée l'horloge qui commande les quatre cadrans montés sur les côtés de celle-ci ainsi que le carillon d'Enghien. La personne chargée de la gestion de cet instrument est une personne rémunérée et employée par la ville.
    (5) Personne chargée de l'entretien de l'église et des objets du culte. Cette personne est désignée par les marguilliers du Conseil de Fabrique de l'église et rémunérée par ce dernier.
    (6) Ceuster dans le patois enghiennois est un surnom qui désigne la personne chargée de la collecte se rapportant au droit des chaises.
    (7) Le Suisse est chargé de la sécurité du Pape et de ses biens. Le suisse dans les églises était chargé de faire respecter l'ordre et le silence dans nos édifices lors des offices. Il était aussi chargé d'assurer une certaine sécurité de l'officiant lorsque des objets de valeur comme les ostensoirs étaient présentés à la dévotion des fidèles dans les offices avec une hostie consacrée. Aujourd'hui cette fonction n'existe pratiquement plus dans les paroisses ; les suisses font actuellement partie du folklore.
    (8) La procession de la Saint Jean est la seule à être perpétuée dans la paroisse depuis le XIVe siècle. Elle a connu sous l'impulsion du doyen Huvelle, avec la collaboration d'une équipe paroissiale, un renouveau et la mise en place de nouveaux groupes structurés permettant de présenter plus de statues à la dévotion des fidèles. Elle compte alors près de 500 participants.
    (9) Les orgues de l'église Saint-Nicolas ont lors de la restauration de l'église en 1963, été déplacées du jubé sis au-dessus du portail d'entrée de l'édifice vers le mur séparant la nef latérale gauche de la chaufferie, permettant ainsi l'implantation d'une grande verrière, œuvre de Max Ingrand. A noter que ce jubé a été détruit sans savoir pourquoi.

    Source : Bulletin du Cercle Royal Archéologique d'Enghien n° 52 - septembre 2006 - pp. 1014-1016.