• Vu par Patrice Poliart

    En prélude à l'Assemblée générale de l'Association Campanaire Wallonne (A.S.B.L.) qui s'est déroulée à Enghien le samedi 29 mars 2014, l'auteur, nommé titulaire du carillon local, nous a livré ses premières impressions sur cet instrument et les données qu'il a pu glaner jusqu'ici à son sujet.

     

    Le carillon d'Enghien en la tour de l'église St-Nicolas

     

    Enghien, ville d'histoire, ville de culture, ville de musique, ville royale !

    En effet, Enghien fut fondée au XIe siècle par Engelbert d'Enghien. Elle fut, par la suite, le siège des Luxembourg, des Bourbons, et la résidence négligée d'Henri IV. Le château fut propriété des Arenberg dont la crypte est par ailleurs, toujours visible à l'ancien couvent des Capuçins. Pour le détail, le dernier enfant des actuels Arenberg fut baptisé à Enghien dans cette chapelle et son parrain est l'actuel roi Philippe.(1)

    Enghien, petite ville hainuyaire (13 000 habitants, villages compris) où il fait bon vivre et où tout le monde se connaît, est coincée entre, d'une part, l'autoroute A8, la ligne TGV et le magnifique parc, héritage royal, et d'autre part, la frontière linguistique et le Brabant flamand. Cette ville d'histoire sait avantageusement tirer parti de sa position ; proche de la Flandre, proche de Bruxelles, proche du Tournaisis et de la France des Ch'tis, sa population fait preuve d'un sens perceptible de l'amitié et de sympathie pour tout qui s'intéresse un peu à la richesse culturelle qui s'offre au visiteur.

    Ici, à Enghien, point de problème linguistique. Sa population parle un langage, mélange de wallon et de flamand que tous comprennent. Les premières fois que je suis venu écouter Elisabeth Duwelz (titulaire du carillon jusqu’en 2010), il y a environ 15 ans, nous nous rendions, comme il se doit, au café nommé « Le Carillon », tenu à l'époque par « Joseph », une vieille connaissance d'Elisabeth, et l'impression qui me revient, c'est que l'ambiance était vraiment celle d'un « Bossemans et Coppenolle ». On retrouve ce langage dans le chant populaire « Onzen Enghiennois ».

     

    Enghien, ville de musique.

    Pour s’en persuader, il suffit de voir sur le site officiel de la ville les 9 groupes musicaux actifs dans la petite cité, sans parler de l'Académie de musique et d'art de la parole... Citons également le Festival musical d'Enghien(2) et les Rencontres musicales internationales d'Enghien, qui ont une renommée vraiment importante.

    La musique campanaire est à Enghien, une réalité concrète et appréciée par la plupart. Il faut dire que le carillon local a une histoire très longue dont nous pouvons découvrir plusieurs aspects sur le présent site (3).

    Je ne vous ferai donc pas ici un résumé de ce que vous trouverez sur le net.

     

    Quelques repères historiques.

    Le carillon d'Enghien en la tour de l'église St-NicolasIl existe des écrits historiques dans lesquels on parle de cloches à Enghien depuis le XIVe siècle et surtout d'un homme nommé et payé par la ville pour sonner et pour remonter l'horloge.

    Cette tradition fut conservée jusqu'à ce jour ; jusqu'au mois de septembre M. Daniel Sergeant était rémunéré pour remonter quotidiennement les trois poids de l'horloge et pour en régler le mécanisme. C'est un travail fastidieux, car il exige une présence absolue, sans interruption. Pendant les congés, il devait donc se faire remplacer.

    On peut parler vraiment de carillon à Enghien à partir de la moitié du XVIIIe siècle.

    Tour de l'église St-Nicolas abritant le carillon local
    (Dessin - Christian Van Helleputte).

     
    En effet, le carillon d'Enghien date en grande partie de 1756. A cette époque, nous avons dans la région un très grand fondeur de cloches connu : Georges Du Méry, né à Hoves Le carillon d'Enghien en la tour de l'église St-Nicolas(petit village à 3 km au sud du centre ville, en direction de Soignies). Avant cette date, le carillon n'était probablement constitué que d'une dizaine ou douzaine de cloches pour obtenir une octave complète ou presque et servait uniquement pour les ritournelles de l'horloge ; de cet ancêtre du carillon actuel il ne subsiste aujourd’hui que deux cloches P. Waghevens datées de 1512.

    Blason de la Ville d'Enghien sur
    une cloche Du Méry (V. Duseigne)

    Le carillon d'Enghien en la tour de l'église St-Nicolas Signature du fondeur P. Waghevens sur
    une cloche datée de 1512 (V. Duseigne)

    Beaucoup ne savent pas que notre carillon est un Du Méry, comme à Brugge, Tielt et Ninove.

    A ma connaissance, il n'y a que ces quatre carillons Du Méry en Belgique. Georges Du Méry, né dans la région, travailla surtout à Brugge où il était installé. Avant de couler le carillon d'Enghien, il y coula une grosse cloche, (commande de la ville) au lieu-dit « Rempart de Sambre ».

    Les écrits historiques font également mention d'un autre grand artiste de notre région : Pierre-Joseph Le Blan, né à Soignies en 1711, auquel Georges Du Méry fit appel pour installer le tambour des ritournelles d’Enghien. C’est très plausible, car on trouve dans la biographie de Le Blan qu’il fut également fondeur de cloches, qu’il a construit le carillon de l’abbaye de Ghislenghien et que son nom était gravé sur l'ancien clavier du carillon de Dunkerque. On trouve par ailleurs des écrits qui mentionnent Pierre-Joseph Le Blan dans l’installation du carillon de Bruges.

    La révolution française épargna notre carillon, excepté trois cloches.

    Nous ne savons pas pourquoi, mais nous avons également dans le carillon une cloche A. Vanden Gheyn datée de 1798. Je passe le XIXe siècle pour entrer dans la guerre de 14-18. Pendant celle-ci, le carillon fut démonté et les cloches cachées dans les creux des voûtes de l'église Saint-Nicolas sous une couche de terre ou de sable. Cette opération fut exécutée, paraît-il, à l'insu du doyen. Nous visiterons ces lieux lors de l'AG prochaine.

    En 1925, après les hostilités, le carillon fut replacé à son emplacement d'origine, avec son clavier d'origine. Ce clavier n'était pas conçu pour exécuter des œuvres considérables. L'écartement entre les touches était trop faible, et donc ce clavier était inadapté à des prestations de type concert. Néanmoins, le carillonneur de l'époque, Lucien Mahauden, y jouait de temps en temps, et en tout cas aux occasions festives.

    Vint la guerre de 39-45. Le carillon resta muet, mais les cloches ne furent pas réquisitionnées. Le témoignage du sacristain nous confirme que ni le carillon, ni les cloches de volée n'ont été enlevées.

    Après cette période, il était impératif d'envisager une réelle restauration et une mise à 4 octaves du carillon. C'est la firme Michiels de Tournai qui fut chargée de la réalisation du projet : on compléta le carillon en 1955 avec 15 cloches « Michiels ». Ce fondeur refondit en outre une série d’autres cloches de l’instrument non accordables et installa un clavier type « Malines » (comme à Ath, à La Louvière, et en beaucoup d'autres endroits en Belgique. Il s'agissait du standard de l'époque). Ce clavier est toujours en place.

    Depuis lors, plus aucune modification au carillon, si ce n'est l'électrification du tambour des ritournelles. Dernier détail historique : les carillonneurs d'Enghien. Je n'ai trouvé aucune liste des carillonneurs qui ont été en poste à Enghien, néanmoins, je puis citer Lucien Mahauden en 1925, Jean Mangelinckx en 1955 et Elisabeth Duwelz, jusqu'à son décès en juin 2010.

     

    Etat actuel du carillon.

    La composition est inchangée depuis 1955. Les cloches sont disposées en « rideau » sur deux beffrois métalliques parallèles qui sont assez oxydés. L'abrégé est du même type qu'à Ath, mais plus court. Il est, lui aussi, oxydé et encombré de vieille graisse et de cambouis.

    Le problème actuel du carillon est un problème structurel dû probablement au mélange de cloches. Sans parler des anciennes cloches qui précèdent la première octave. Celle-ci sonne trop fort par rapport au reste du matériel qui date, lui, pour sa majorité, de 1756. La dernière octave aigüe est pour moi de sonorité trop faible. Cela induit un comportement qui fatigue l'artiste car il se sent obligé, pour faire ressortir la mélodie, de frapper trop fort sur cette octave.

    De plus, les battants étant des battants que j'appellerai « libres », ils se mettent à osciller latéralement lors des trémolos et rendent ceux-ci difficiles et inaudibles.

    Cela signifie que le répertoire doit être adapté à l'instrument. On ne peut pas tout jouer, et même pour les morceaux de musique légère, on doit être attentif dans l'accompagnement et dans l'harmonisation de la mélodie. Néanmoins, j'ai remarqué que la musique baroque passait très bien (par exemple du Vanden Gheyn).

     

    Le carillon d'Enghien en la tour de l'église St-NicolasLe carillon d'Enghien en la tour de l'église St-Nicolas

     

     

     

     

     

     

     

     

     Rideau de cloches du carillon et
    le clavier Michiels Jr. (V. Duseigne)

     Le réglage de la tringlerie est comme à La Louvière constitué de crochets sur un pas de vis. Le réglage n'est donc pas précis et est fastidieux : il faut chaque fois décrocher le fil, régler, raccrocher, vérifier, rectifier... Cela prend beaucoup de temps.

     

    Le carillon d'Enghien en la tour de l'église St-Nicolas v

    Système de réglage de la tringlerie (V Duseigne)

     
    Notons que les 6 premières cloches sont aussi des cloches de volée. Il est donc nécessaire de grimper dans les cloches pour en accrocher les battants avant de jouer et ensuite, ne pas oublier de les décrocher après le concert, sinon c'est la rupture assurée de la tringlerie.

    Tous ces petits inconvénients sont compensés par une sonorité chaude et agréable, propre aux anciennes cloches, d'autant que le carillon est relativement juste sur la gamme de Pythagore. On peut dire aussi que c'est ce qui fait sa spécificité. Le carillon d'Enghien a une voix particulière, un accent propre. Est-ce un défaut ? Oui et non. Oui, si on considère que tout doit être standardisé aux normes internationales, sans particularité propre. Non, si on considère que chaque instrument est unique et doit être respecté dans ses caractéristiques propres. Nous ne sommes pas tous de grands blonds aux yeux bleus... et pourtant nous avons tous une valeur inestimable.

    Pour ce qui est du système automatique : le tambour programmable, datant de 1765, actionne 59 marteaux répartis sur 28 cloches. Il est commandé électriquement par l'horloge datant de 1865, et récemment, il a été muni d'une horloge de type « Apollo » qui commande son arrêt durant la nuit (20 h) et la remise en route le matin (8 h). Le tambour fait résonner 4 mélodies. La mélodie de l'heure, la plus longue est l'air des cloches de l'opérette de Planquette « Les cloches de Corneville ». A la demi-heure sonne « La Lulaby » de Brahms. Quant aux quarts et aux trois quarts d’heures, personne ne sait me dire quels sont les airs joués. J'imagine quand même que des archives doivent exister sur le sujet puisque ces mélodies ont été installées par Jean Mangelinckx et ses fils, lors de la restauration de 1955. Mais plusieurs fils sont cassés et plusieurs marteaux sont grippés, ce qui signifie que les mélodies sont quelque peu amputées.

     

    Le carillon d'Enghien en la tour de l'église St-NicolasLe carillon d'Enghien en la tour de l'église St-Nicolas

     

     

     

     

     

     

     

                                          Tambour programmable (V. Duseigne)

     

     

     

     

     

    Marteaux pour jeu automatique du carillon (V. Duseigne)

     

    Perspectives d'avenir.

    Conscientes de leur patrimoine campanaire, les autorités communales sont sensibilisées à la valeur de l'instrument, non seulement sur le plan musical, mais aussi d'un point de vue patrimonial et touristique.

    En effet, alors que sous l'ancienne équipe communale, l’accès à la tour était strictement interdit à toute personne non autorisée et les visites traditionnelles de « La journée du carillon » complètement supprimées, le nouveau bourgmestre a remis le carillon dans une dynamique musicale et touristique grâce au Service animation dirigé par une personne musicienne et amoureuse du patrimoine campanaire de sa ville.

    Régulièrement, les visites offertes aux touristes d'un jour ont un succès important : à chaque fois, on refuse du monde. Dans cette optique, une rénovation du carillon et de l'horloge monumentale est sérieusement envisagée. Grâce aux subsides de la Région wallonne, la ville a déjà fait restaurer et redorer à l'or fin les chiffres et les aiguilles des 4 cadrans de la tour.

    Les travaux d'automatisation du remontage de l'horloge débuteront, eux, le 20 janvier. Le cahier des charges prévoit le remontage automatique du poids du tambour principal de l'horloge (celui qui commande le mouvement du balancier), la remise automatique de l'heure exacte une fois par semaine et le passage automatique aux heures d'hiver et d'été.

     

    Le carillon d'Enghien en la tour de l'église St-Nicolas

    Horloge J.-B. Premereur

     

    Le tambour programmable continuera, lui, à être commandé par l'horloge mécanique, mais les coups des heures et demi- heures seront commandés par une horloge-mère de type « Apollo », ce qui suppose le placement d'un électrotinteur sur la cloche des demi-heures (la cloche des heures en possède déjà un qui sert pour le glas).

    En ce qui concerne les travaux prévus au carillon, un cahier des charges a été rédigé dans le but d'améliorer le jeu et le réglage de la tringlerie. Le projet comprend la révision des fixations de certaines cloches qui sont branlantes, le remplacement du réglage de la tringlerie par un système moderne ne nécessitant plus le décrochage du fil pour le réglage, l'ajout de ressorts de compensation pour les cloches les plus lourdes, le placement d'un peigne-guide sur les plus petites cloches pour contrer l'oscillation latérale des battants, le réglage des ressorts de rappel et la lubrification de l'abrégé. De plus, ces travaux prévoient la remise en état de la tringlerie et des marteaux du tambour des ritournelles. Les offres de prix ont été remises, mais la ville attend la signature du ministre compétent pour l'obtention des subsides avant d'attribuer le marché à l'entrepreneur.

    En résumé, les perspectives d'avenir sont très encourageantes pour le rayonnement de l'art campanaire de la ville d'Enghien.

    Grâce à cette dynamique, les Enghiennois auront un carillon vivant, qui chantera non seulement pendant la saison (10 concerts) mais également à chaque occasion festive ou lors de circonstances particulières, comme, récemment, les funérailles de Nelson Mandela.

    Le carillon, c'est la voix de la ville, la voix joyeuse ou triste de ses habitants et le carillonneur nommé est heureux d'exercer son art pour le plus grand plaisir de sa population.

     

    Conclusions.

    C'est une chance extraordinaire que de posséder un instrument d'une telle qualité.

    La renommée des cloches Du Méry n'est plus à faire. Le fait que ce carillon soit une pièce rare doit nous inciter à le protéger contre toute sorte d'agression et à le conserver dans un état qui permette de l'utiliser au mieux et de le valoriser.

    Sa sonorité exceptionnelle est comme un témoin d'une époque complètement et définitivement révolue : ce que nous pouvons entendre maintenant est une copie presque parfaite de ce que les habitants des XVIIIe et XIXe siècles ont pu entendre. Ces cloches sont des œuvres d'art et des antiquités uniques. En aucun cas nous n'avons le droit de les altérer.

    Les autorités de la ville en sont totalement conscientes et les Enghiennois sont fiers de leur carillon : pour rien au monde ils ne voudraient le savoir muet.

    Quant à moi, depuis le début de ma nomination, je suis tombé amoureux de cette bonne ville et de ses habitants, fidèles auditeurs de sa voix chantante. Et j'ajoute qu'ils me le rendent bien.

    Je considère qu'être carillonneur titulaire d'un tel instrument et participer ainsi activement à son histoire sont une chance extraordinaire et un honneur.

     

    Patrice Poliart

     

    N.D.L.R.

    (1) Certaines rectifications, notamment d'ordre historique, ont été apportées à ce paragraphe ainsi qu'à d'autres endroits du texte original.

    (2) Les activités du Festival musical d'Enghien ont récemment été reprises par l'Orchestre Hainaut-Picardie.

    (3) Ce site a été créé par Charles Ghilain, Enghiennois amoureux de sa ville et surtout attentif à tous les événements culturels susceptibles de la valoriser.